Ce dimanche 26 mai, tenant un bureau de vote de la préparation des piles de bulletins au dépouillement, j’ai senti la même chose que Jean Lassalle raconte dans sa vidéo : une ambiance assez tendue ; peu de joie, peu de bonne humeur ; beaucoup de gens semblaient être venu voter parce qu’il le fallait.

Cela arrive sans doute souvent dans des régimes autoritaires, ou dans des communes tellement verrouillées, tellement clientélistes, que chacun s’y sait surveillé. Beaucoup votent alors pour le parti auquel ils pensent devoir un logement, un emploi, ou juste le droit de ne pas être la cible de soupçons.

Mais ce soir du 26 mai, lors du dépouillement, dans les premières dizaines de bulletins sous mes yeux, je cherchais en vain la couleur du parti du maire ; en vain aussi, le bulletin du parti du précédent maire ; en vain, le bulletin du PCF, qui les avait précédés. Ces 3 partis, LR, PS, PCF, sont aux commandes depuis 85 ans : ensemble, ils ont totalisé ce 26 mai moins de 15% des suffrages. Dans une ville de 112000 habitants, ils ont obtenu 2763 soutiens. Il y a quarante ans, le parti aux commandes pouvait rassembler physiquement à peu près autant d’Argenteuillais pour un événement politique. Il y a moins de quinze ans, un autre de ces partis faisait voter autant d’Argenteuillais pour sa primaire interne.

Ils ont disparu, ou presque, des préférences des électeurs.

Et ce n’était pas une simple saute d’humeur, un mouvement de colère ou de ras-le-bol. C’est à cela pourtant que je m’attendais : à une abstention massive, et à des quantités de bulletins blancs et de bulletins nuls, où des électeurs auraient écrit des commentaires plus ou moins injurieux, comme j’en avais vu dans le même bureau de vote à une précédente élection.

Pas du tout : zéro injure sur 314 votants. Peu de blancs. Plusieurs bulletins imprimés chez soi et apportés au bureau de vote, pour des listes qui n’avaient pas ou peu de bulletins.

Les personnes venues voter avaient bel et bien fait leur choix, avaient bel et bien voulu, après deux années sans élection, dire leur préférence parmi les alternatives qui leur étaient proposées.

Et ces préférences ont été très diverses, au niveau national comme dans ma bonne ville d’Argenteuil (qui a voté un peu moins pour le RN, un peu plus pour Génération·s, mais ce ne sont que quelques % de différence) :
* 29% des voix ont été à des listes nationalistes,
* 25% à des listes européistes,
* 19% à la gauche (en y comptant le PS),
* 17,5% aux écologistes et animalistes,
* 8,5% à la droite,
* 0,5% aux gilets jaunes,
* et 0,5% d’autres choix.

Bien sûr, cela fait ¾ d’opposants à la ligne du pouvoir actuel. Mais ce que je vois là, c’est surtout l’absence de majorité tout court. Quelle ligne politique, parmi celles-ci, permettrait de regrouper assez de soutiens, de réunir assez de forces, pour remettre le pays en route ? Je ne vois pas.

Le plus faible des cinq camps, la droite, éclate avec fracas.

Ses élus voient leur salut aux municipales dans une alliance défensive avec le pouvoir national ; recréer un « parti de l’Ordre » qui promette de protéger contre tous les dangers. Ça n’est pas plus crédible que les dix fois précédentes, mais dans le vide
général, ça peut marcher une fois de plus.

Ses électeurs seront peut-être plus tentés par l’offre de Marion Maréchal de constituer un camp « anti-progressiste ». Il fallait l’inventer, ce mot, une antidote à l’espoir, un paralysant de l’esprit d’entreprise.

La gauche et les écologistes, eux, entrent dans un nouveau cycle de querelles et de rancunes, de je t’aime et surtout moi non plus.

Et nous ? Nous avons beaucoup essayé, depuis deux ans, mais ça n’a pas encore suffi. Nous n’avons pas donné suffisamment envie de nous rejoindre. Nous n’avons pas suffisamment communiqué notre certitude que le destin de la France peut être différent, que les Françaises et les Français peuvent se retrouver pour se fixer un cap commun, dans la reconnaissance de leur diversité. Nous n’avons donc pas pu proposer une alternative dans ces élections européennes.

Mais nous sommes toujours là. Un peu plus nombreux qu’hier, plus instruits par l’expérience, passés par l’épreuve du feu d’une  résidentielle qui a fait de notre Président Jean Lassalle une des personnalités politiques nationales… et celle qui serait de loin en tête des sondages de popularité, si les instituts de sondage n’excluaient pas son nom de leurs listes.

Résistons, persévérons.

Ce dimanche 26 mai, les électeurs des 7 premières listes souhaitaient un changement de Premier ministre. Sans parler des abstentionnistes et des votants « blanc » ou « nul » ! Seules exceptions, les électeurs d’En Marche bien sûr, et une courte majorité de ceux des Républicains, qui se contenteraient d’un remaniement du gouvernement.

Les Françaises et les Français l’ont dit dans leur très, très grande majorité dimanche 26mai : ils veulent un véritable changement, un autre gouvernement. Il y a deux ans, ils avaient élu un président qui promettait la « révolution » ; et il n’a fait qu’amplifier la mainmise laissée aux multinationales, aux grandes fortunes et à la mondialisation. Les Françaises et les Françaises veulent une autre politique. Ils n’ont pas encore trouvé laquelle. À nous de proposer, d’échanger, de construire.